Dans un texte fabuleux écrit dans son style qui porte à la réflexion, le journaliste-écrivain attire l’attention sur le recul subtile de certains acquis démocratiques.

Il était une fois des moutons et des cabris dans un enclos. Un jour, un loup entra dans l’enclos et commença à s’attaquer aux cabris, qui n’étaient pas assez nombreux. Alors que la communauté des moutons voulait réagir, le loup leur dit : « Ce n’est pas votre affaire, je ne m’attaque qu’aux cabris. Voyez comme je vous rends service, vous n’aurez plus à partager avec eux une ration déjà rare ». La communauté des moutons haussa les épaules et regarda le loup venir chaque jour, prendre un cabri.

Quelque temps plus tard, le loup revint dans l’enclos et commença à s’attaquer aux moutons à pelage noir. Alors que la communauté des moutons voulut résister, le loup leur dit : « Ce ne devrait pas être l’affaire des moutons gris et blancs, je ne m’attaque qu’aux moutons noirs. Voyez comme je vous rends service, je vous débarrasse d’une race qui n’ennoblit pas votre communauté ». Et la communauté des moutons gris et blancs laissa faire.

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Quelque temps encore, le loup revint dans l’enclos et s’attaqua cette fois-ci, aux moutons gris. Quand la communauté des moutons voulut l’attaquer, il rassura les moutons blancs en ces termes : « Pourquoi voulez-vous vous mêler d’une affaire qui ne vous regarde pas ? J’ai fait tout ça pour vous, pour préserver votre race pure ». Et les moutons blancs le laissèrent agir.

Quelque temps ensuite, le loup revint dans l’enclos. Il trouva une petite communauté de moutons blancs, ceux-ci n’eurent même pas le temps de s’organiser, qu’ils furent tous massacrés.

Ceci est une fable mais toute ressemblance n’est pas pure coïncidence. Elle ressemble à la situation que nous vivons en Côte d’Ivoire. Quand le loup RHDP a commencé à s’attaquer aux pro-Gbagbo, c’étaient les cabris pour qui, une partie des Ivoiriens n’avaient pas assez de compassion, du fait de leur gestion passée ou pour tout autre motif politique.

Le loup a ensuite commencé à s’attaquer aux moutons noirs de la famille RHDP : les Anaky Kobéna, Gnamien Konan, Francis Wodié, Azoumana Moutayé… L’on a alors continué à dire : « c’est entre eux, ça ne nous regarde pas ».

Le loup a donc entrepris de s’attaquer aux moutons gris du PDCI. Les révocations de Jean-Louis Billon, de Noël Akossi Bendjo, l’affaire du logo, les menaces d’arrestations, les intimidations visant les cadres du PDCI… Nous continuons de dire « C’est encore entre eux ».

« Les militants du RDR qui pensent que cela n’arrivera qu’aux autres, doivent dès maintenant, se déterminer »

Mais notez-le très bien : le loup de la légende ne s’arrête jamais. Du moins, il ne s’arrête que lorsqu’il a massacré toute la communauté des moutons et des cabris. Les intellectuels que nous sommes, les hommes libres et indépendants de ce pays, ont le choix entre se taire et attendre que le loup arrive à leur porte, pour les dévorer, eux et leurs familles, ou commencer à organiser la riposte contre un loup qui n’a aucune intention de s’arrêter.

Les militants du RDR qui pensent que cela n’arrivera qu’aux autres, doivent dès maintenant, se déterminer. Sous nos yeux, une douce « autocratie » (l’expression est de l’Union européenne) est en train de prendre corps dans le tissu politique du pays, menaçant gravement et durablement tous les acquis démocratiques obtenus au prix du sang, de la sueur et des grincements de dents de mon peuple. Je vous ramène à la fable du loup dans l’enclos : il ne s’arrête jamais.

André Silver Konan

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