19h ou 20h ? Je ne sais plus ! Toujours est-il que pendant que je manipule frénétiquement mon téléphone, j’entends la voix de mon chef, le président qui me dit : « Lago, le patron t’attend ». Il rigole certainement ! Comment le président Gbagbo peut m’attendre moi ? Et puis, je me souviens que la dernière personne à avoir appelé ainsi le président Gbagbo n’a pas pu le voir.

J’ai envie de lui demander de rectifier le tir mais je me calme. L’autre s’était arrêté à l’aéroport. Moi au moins, j’aurai aperçu la salle de réception. Je le suis. Il marche lentement. Trop lentement. En fait, mon chef ne marche jamais lentement. Il est si grand que chaque enjambée est importante. Je pense que c’est moi qui marche trop rapidement. Nous voici à la porte d’entrée ! Il entre et je le suis. Puis je tombe face à face avec l’Homme….

En fait, 48h avant, le président Stéphane Kipré m’avait annoncé au téléphone : « tu vas m’accompagner à Bruxelles ». Sans rien y ajouter et pourtant, il sait bien que depuis le 5 février 2019 et l’installation du président Gbagbo dans cette ville, elle a cessé d’être seulement la capitale de la Belgique pour devenir l’objet de tous nos espoirs. Je pense qu’il est en mission pour me torturer en n’en disant pas plus. Depuis que le président Gbagbo est sorti de prison, il observe un silence et une absence d’apparition publique qui en rajoute au mystère. Peu sont les personnes admises à le voir.

Je retiens donc qu’on doit aller à Bruxelles mais je ne sais ni quand ni pourquoi. Le jeudi, matin, j’ai la confirmation que nous allons voir le président Gbagbo le lendemain. Après le boulot je fonce dans les embouteillages. Il me faut un costume pour l’occasion. Et une cravate. Ce n’est pas trop mon truc mais il faut m’y faire. Je vais voir le président alors je dois me présenter sous mon meilleur jour. Le vendredi est arrivé. Je conduis et nous arrivons à Bruxelles au lieu du rendez-vous. Le président reçoit certains invités alors j’échange sur WhatsApp avec des amis. J’ai faim car je n’ai rien mangé depuis le matin. Juste grignoté quelques petits pains en compagnie des ministres , et Georges Ouégnin.
En fait, je n’ai pas faim. J’ai soif ! Du moins, c’est ce que je pense. Je crois que je n’ai ni soif ni faim. Je suis juste impatient ! Ça doit être ça. J’ai rongé mes ongles. Je sais donc que c’est le bon diagnostic.

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J’ai donc attendu jusqu’à ce que j’entre dans cette salle où se trouve le président Gbagbo. Depuis 48h, j’ai répété les propos que je vais tenir. Je sais dans quelle posture je vais m’asseoir. J’ai tout arrêté. Quand j’entre dans la salle, tous mes plans sont mélangés. Le président n’est pas assis. Il est arrêté. Nous allons donc discuter arrêtés. Vous avez déjà vécu une situation où vous vous retrouvez devant une situation totalement imprévue ? Il faut improviser.

« Président, je te présente Lago. C’est un jeune qui est au parti avec moi depuis 2008 mais depuis 2011 et notre sortie du pays, il est entièrement au service du combat sans jamais t’avoir connu par le passé. C’est vraiment quelqu’un d’entier et de loyal ».

Mon chef Stéphane Kipré me présente : « Président, je te présente Lago. C’est un jeune qui est au parti avec moi depuis 2008 mais depuis 2011 et notre sortie du pays, il est entièrement au service du combat sans jamais t’avoir connu par le passé. C’est vraiment quelqu’un d’entier et de loyal ». Hum ! Je découvre que mon chef sait aussi faire des compliments. Nous en parlerons certainement une prochaine fois.

À peine la présentation terminée que la voix du président Gbagbo retentit : « Mais je connais ce visage ! Comment tu vas Steve Beko ? Tu connais l’histoire de Steve Beko ? ». Je ne sais pas si c’est une question et que je dois y répondre ou juste le laisser parler. Alors je lui serre la main qu’il me tend et je réponds « oui président » avant qu’il me lance : « Alors tu dois être digne comme lui ! ». Ah et le champ lexical de la dignité. Pour ce monsieur, tout se conjugue à la dignité. En avril 2011, même au milieu d’adversaires qui jubilent de joie de le voir humilié, il garde une posture de dignité. Entendre Le président Gbagbo me parler de dignité est déjà si jouissif que le rendez-vous peut s’arrêter là. Je peux reprendre mon véhicule et retourner à Paris. Mais je suis là ! Je ne suis pas assis. Nous sommes tous arrêtés. Le président à une main dans la poche puis ça discute. Sa présence a inondé toute la salle. J’ai l’impression d’être à l’étroit.

« Si vous voulez me ressembler, vous devez apprendre à supporter la douleur, la trahison et l’humiliation sans vous renier. Parce que dans ma vie, j’ai beaucoup souffert ».

Vous n’aurez pas les détails des échanges. Il y a des choses qu’on ne raconte qu’à sa femme pour la rendre encore plus amoureuse ou à sa famille pour la rendre fière de leur fils. Toujours est-il que nous parlons et je lui explique que nous sommes des milliers de jeunes qui avons investi bénévolement la toile depuis des années pour veiller à rétablir la vérité sur son parcours et la situation socio-politique en Côte d’Ivoire. Je lui dis que ces jeunes ont la particularité de ne l’avoir jamais fréquenté et n’avoir d’aucune manière profité de sa présence au pouvoir. Je termine en lui disant que la génération à laquelle j’appartiens, notre désir est le plus ardent est de lui ressembler. Et c’est à ce moment que le président va me donner une réponse qui va me faire l’effet d’un fer rouge qu’on me colle sur la peau : « Si vous voulez me ressembler, vous devez apprendre à supporter la douleur, la trahison et l’humiliation sans vous renier. Parce que dans ma vie, j’ai beaucoup souffert ».

« Président, ce que tu as traversé, c’est pour que leur génération n’ait plus à vivre cela »

J’ai la tchatche mais sur ce coup, je ne trouve pas la parade. Que répondre à ça ? Le parcours du président, je le connais sur le bout des doigts. Je peux le réciter à tout moment mais l’entendre le dire ainsi m’a glacé. L’image que les ivoiriens ont de leur leader est celle d’un homme bon et joyeux parce que rarement il évoque ce qu’il a enduré du fait de son engagement politique. Il a cette pudeur propre à tous les chefs qui consiste à ne pas évoquer sa situation personnelle. Le temps s’écoule avant qu’un autre invité présent trouve la parade pour nous sortir de cette situation inconfortable : « Président, ce que tu as traversé, c’est pour que leur génération n’ait plus à vivre cela ». Le président acquiesce de la tête. Ouf !

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Le président Gbagbo, je l’avais déjà entendu sans le toucher et je l’avais déjà vu sans pouvoir lui parler. Mais cette journée restera gravée dans ma tête car je suis profondément attaché à ce leader. Je suis admiratif de son parcours politique et j’ai un attachement à sa personne physique.

Je l’ai déjà écrit en 2012 et je vais le répéter encore : nous, c’est Gbagbo on connait ! C’est lui qui nous inspire confiance ! Avec lui on sait qu’on ne sera jamais trahi, qu’il ne nous abandonnera pas pour son confort personnel. Quand un tel chef est au-devant de nous, nous sommes rassurés et c’est pourquoi nous souhaitons qu’il conduise la marche tant que Dieu lui en donnera la force et la volonté.

À travers cette réception, c’est un hommage à tous ces jeunes qui tous les jours travaillent à défendre l’homme, son combat et sa vision de la Côte d’Ivoire. Camarades, vous avez gagné le respect du président et je peux sans aucun risque affirmer qu’il est fier de chacun de vous. Il sait qu’il ne prêche pas dans le désert et que son message vous a conquis. À travers ma personne, c’est vous tous qui avez été reçu. Mais ce n’est que le début! Continuons de nous battre en étant dignes et loyaux.