Expulsion et déguerpissement à la : voici la vérité historique sur des turpitudes de l’administration que seul le pouvoir du président a décidé de faire payer aux victimes. 

"Ne donne pas ta voix à la pauvreté" : affiche de campagne du candidat Alassane Ouattara, en 2010
« Ne donne pas ta voix à la pauvreté » : affiche de campagne du candidat Alassane Ouattara, en 2010

L’histoire remonte un peu avant l’indépendance de la Côte d’Ivoire. La défunte Société immobilière et habitation à bon marché de Côte d’Ivoire (SIHCI), a construit plusieurs logements dans les communes d’Abidjan. Bel Air, Habitat Extension, Autoroute Craonne1, pour ne citer que ceux-là.

La Sicogi prend le relais de la SIHCI

A la disparition de cette entreprise, la Société ivoirienne de construction et de gestion immobilière (Sicogi), obtient après sa création en 1962, la gestion desdits quartiers. Premier problème. Sur quelle base ? La « gestion des quartiers » inclue-t-elle la gestion des résidences de ces quartiers ?

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A partir de 1980, la Sicogi lance un programme de rénovation, devant aboutir au recasement de certains habitants et à la cession de certaines autres habitations à leurs occupants.

Mais dans le mode opératoire, un litige nait et se poursuit jusqu’à ce jour. Paul Digbeu Yao a 76 ans, il est résidant à Adjamé Habitat Extension, où il loue une trois pièces depuis 1960. Ce septuagénaire revendique une promesse de vente formulée par la Sicogi, mais jamais exécutée, et cela malgré l’amortissement comptable de ses maisons.

Paul Digbeu Yao et les 229 autres locataires d’Adjamé Habitat Extension sont convaincus que ces maisons leur reviennent.

Expulsion forcée Sicogi
Expulsion forcée Sicogi

Où sont passés les actes de ventes des maisons Sicogi ?

Deuxième problème : sont-ils légalement fondés à revendiquer la propriété de ces maisons, sans acte de vente formel, dès lors que pour nombreux d’entre eux, les maisons ont été bel et bien amorties ?

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En 1970, un arrêté paru dans le Journal officiel indique en son article 6 : « La Sicogi doit proposer à la fin de chaque exercice, la cession de certaines constructions de types économique au fur et à mesure de la constatation comptable de l’amortissement total des ressources propres et empruntées ayant servi à leur financement ».

Autrement dit, il revient à la Sicogi de céder ces logements au fur et à mesure qu’elle constate l’amortissement des coûts de construction. Ensuite, vient le 1er juillet 2014, l’attestation  N° 733 qui ordonne la cession desdits logements.

« Justement c’est ce que nous ne comprenons pas. Les directeurs généraux qui sont venus, ont fait autre chose que d’appliquer le décret »

Paul Digbeu Yao

Selon les archives consultées, les coûts fixés pour céder le « célibatorium », appellation du studio, à cette époque, et des villas de deux et trois pièces, en bandes, variaient de 850 000 FCFA à 2 018 000 FCFA.

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Des locataires morts sans avoir vu le fruit de leurs efforts

Comme Paul, Dominique Aka, cadre d’assurance, fait lui aussi face au même litige. Sauf que contrairement à notre septuagénaire, cette habitation a vu naître Dominique. « Mon père est né en 1935 à Gand Lahou. Il a grandi là-bas, il y est allé à l’école. Quand il est arrivé à Abidjan et qu’il a commencé à travailler, la première maison qu’il a occupée qui portait son nom, c’est celle-là.

Il s’y est investi pour qu’elle puisse lui revenir plus tard. Il est décédé en 1998 sans avoir vu les fruits de ses efforts. Ils sont au total environ 715 locataires, répartis dans 5 quartiers du district d’Abidjan concernés par ce différend.

Déjà en juillet 2017, les résidants du quartier Belleville à Treichville, liés au même litige, ont été déguerpis. C’est ce sort que craignent les résidents de ces cités. Ils multiplient par conséquent, les rencontres pour plaider leur cause.

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Adjamé, Cocody : même contentieux, même psychose

Nous quittons Adjamé pour la commune de Cocody. Nous sommes au quartier Bel air. Même contentieux, même psychose. Ici, 76 locataires vivent sous la constante menace d’une expulsion. Surtout qu’en janvier 2018, une décision de la cour suprême en faveur de la SICOGI, lui donne plein droit de récupérer son patrimoine immobilier.

Expulsions forcée Sicogi, déclaration des victimes
Expulsions forcée Sicogi, déclaration des victimes

Salimata Koné, la soixantaine révolue, désemparée plaide : « Il y a des gens qui ont habité dans des communes qui n’ont jamais rien payé à l’état. Nous sommes restés ici depuis combien d’années ? Nous avons demandé à la Sicogi de nous loger dans leurs logements sociaux, nous allons payer. On n’a pas dit qu’on va y habiter gratuitement ».

« Mes parents y sont depuis 1956. La veuve est là elle a 98 ans. Je l’envoi où ? » S’interroge Huberson Kouamé.

L’obstination des résidents est-elle fondée ?

L’obstination de ces 715 résidents est-elle fondée il y a-t-il eu vice de procédure dans la cession totale de ces cités à leurs résidents? Le décret du 1er juillet 1994, concernait-t-il tous les locataires de ces cités coloniales ou une partie ? Face à autant d’interrogation, nous nous sommes rendus à la SICOGI.

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« La Sicogi, c’est vrai n’a pas eu les moyens tout de suite de procéder à ces opérations de rénovation, c’est en ce moment-là que les locataires ont réagi faisant état du fait que l’état a un moment donné de vendre tous les logements en location simple. Ce à quoi la SICOGI répond, oui l’état a effectivement vendu une partie du patrimoine en location simple. Mais l’état a exclus expressément, les trois sites ».

« Tant qu’une promesse de vente ne se traduit pas en vente réelle, elle n’est pas une vente »

Déguerpir pour sauver les 714 emplois de la Sicogi

A la tête de la Sicogi depuis six mois, pour Fofana Bouaké, ces locataires sont victimes d’une mauvaise interprétation des contours d’une promesse de vente. « Tant qu’une promesse de vente ne se traduit pas en vente réelle, elle n’est pas une vente. Il faut leur dire que c’est avec beaucoup de pincement au cœur qu’on procède à ces déguerpissements, les 714 emplois de la Sicogi sont en jeu. Ces terrains ont été apportés à d’autres structures en garanti de concourt bancaire que la Sicogi a aujourd’hui. On ne peut pas ne pas le faire ».

Pour l’heure, après trois rencontres entre la nouvelle direction de la Sicogi et le syndic national de ces quartiers, les discussions sont suspendues.

Prince Beganssou, avec la RTI

NDLR : La titraille est de la rédaction

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