Rapport de l'Union européenne sur la Côte d'Ivoire avril 2018
Rapport de l'Union européenne sur la Côte d'Ivoire avril 2018

A chaque fois que le micro lui est tendu et que les caméras sont fixées sur lui pour un message à la nation ne rate pas l’occasion de faire des annonces tonitruantes. Si celles de fin décembre dernier ne sont pas un exercice purement rhétorique, alors elles restent potentiellement dangereuses à plus d’un titre.

En effet, comment peut-on comprendre un président de la République qui légalement ne dispose plus que de 2 années à peine pour exercer cette fonction, compromette le pays une fois de plus en présentant un programme social qui va au-delà de son mandat ? Est-ce une manière de faire comprendre qu’il compte bien se représenter à l’échéance électorale de 2020 afin de continuer à mettre en œuvre ce programme ? Supposons que ce ne soit pas le cas, d’où tire-t-il alors la certitude que son parti remportera la prochaine présidentielle ? A moins que dans le secret de sa pensée, son parti gagnera la présidentielle de 2020 quoi qu’il arrive, soit par la force soit par la tricherie. On sent ici à quel point l’avenir du pays est suspendu au caractère d’un homme qui vit la Côte d’Ivoire comme si elle se confondait avec son propre destin ou celui de son parti.  Considérant la reconfiguration actuelle du paysage politique dans la perspective de la prochaine bataille présidentielle, nous n’avons aucun effort d’imagination à faire pour comprendre que la Côte d’Ivoire court à nouveau un grand danger.

L’autre vérité qui apparaît dans ce message à la nation de M. Ouattara, c’est qu’au bout de 8 ans d’exercice du pouvoir, il s’est enfin rendu compte que dans l’engrenage de la société affairiste et financière qu’il a créée en Côte d’ivoire, le peuple ivoirien est contraint à un état d’aliénation. En cela, son discours reflète bien le cours de la vie des Ivoiriens : Déguerpissement et destruction de leurs logements dans une période d’examen scolaire, mauvais fonctionnement des hôpitaux publics devenus des mouroirs, dépossession de l’argent des Ivoiriens via l’activité de l’agrobusiness alors que les patrons de ces structures (notamment celui de ) ne cessent de demander l’autorisation de rembourser leurs souscripteurs sans succès, développement du phénomène des « microbes », difficultés d’accès à l’eau potable, niveau de vie déplorable pour une certaine catégorie de la population qui désormais espère tout de Dieu, chômage élevé de jeunes diplômés alors que de plus en plus de hauts responsables de l’Etat cumulent des mandats sans pour autant être disponibles afin d’effectuer leurs tâches comme ils devraient.

L’enseignement à tirer de ce discours à la nation de M. Ouattara, c’est qu’il reconnait lui-même qu’il n’y a pas de politique qui vaille si on ne met pas le bien-être de l’homme au centre de toute action. C’est que la politique n’est pas un jeu de spéculation financière où il suffirait de faire quelques placements là où on veut pour que tout aille bien. Aujourd’hui, la réalité le rattrape ! Après avoir érigé l’égoïsme communautaire comme programme social, M. Ouattara voudrait qu’on le voit comme lui-même se voit désormais dans ses nouveaux habits de « El Hadj ».

Mais dans cette Côte d’Ivoire où beaucoup de gens ne savent toujours pas comment reprendre le cours normal de leur existence, le peuple se méfie de plus en plus de la confiance aveugle, car personne ne mérite d’être aveuglement suivi. Cela se comprend d’ailleurs pour 2 raisons à mon sens.

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La première, c’est qu’au regard des nominations claniques de hauts fonctionnaires, M. Ouattara donne l’impression qu’il n’est là que pour porter l’espoir du peuple nordiste. On peut mesurer la gravité de cette façon de procéder en observant de près les résultats de la dernière élection d’octobre. En effet, en mettant le peuple du Nord au cœur d’un enjeu qui le dépasse lors de cette crise, M. Ouattara l’a assigné à résidence identitaire : Il semblerait maintenant que les nordistes aient choisi de rester entre eux dans leurs régions pour la gestion de leur zone de confort. C’est comme s’ils n’autorisaient aucun autre Ivoirien non originaire du Nord à se présenter en tant que candidat à une élection dans leur région.

La deuxième raison porte sur sa manière de laisser penser qu’en raison de sa formation, de son parcours professionnel, de ses relations tentaculaires, de son expérience en tant que Premier ministre d’Houphouët Boigny et maintenant Président de la République, il sait mieux que n’importe qui en Côte d’Ivoire ce qui est bien pour les Ivoiriens et comment le faire pour que tout s’arrange. Et pourtant, la réalité des faits démontre que Mr Ouattara n’a jamais rien compris à ce qu’est la Côte d’Ivoire. L’essor de ce pays a toujours été le fait d’un libéralisme économique basé sur l’agriculture, donc sur les matières premières d’exportation en particulier comme le café, le cacao, l’ananas, l’hévéa etc. Le tout sans bien sûr négliger les cultures vivrières pour notre autosuffisance alimentaire. C’est bien pour ces raisons que M. Houphouët se considérait d’abord comme « Paysan » avant d’être Président de la République. Joignant l’acte à la parole, il n’hésitait pas à aller au champ quand il le pouvait. Sous la présidence de M. Ouattara, le pays n’ayant presque rien produit de ces matières premières qui ont construit sa richesse, on parle d’une croissance à 2 chiffres de la Côte d’Ivoire basée sur l’emprunt, le crédit que nos enfants, petits enfants et arrières petits enfants auront à rembourser. Nous avons ici deux visions bien différentes de concevoir la politique que personne ne pourrait confondre comme mélanger des serviettes et des serpillières.

Ce discours de Ouattara a donc sa propre logique mais en cette période de nouvel an, il ne restera pour beaucoup d’entre nous qu’une distraction de « Papa Noël ».
Bonne et heureuse année !

Jean Kipre, Militant écologiste